| Joueb.com
Envie de créer un weblog ? |
ViaBloga
Le nec plus ultra pour créer un site web. |
Les rues étaient désertes. Je demeure dans ce que l’on nommerait davantage un village qu’une petite ville, à environ une heure de la métropole la plus proche. Mon quartier, bien à l’écart de la rue principale, donne l’impression d’un quartier de maisons ouvrières : elles se présentent toutes en rang, bien espacées, fabriquées sur le même modèle et attendant sagement leurs occupants. Ces derniers se montrent parfois le jour, au volant d’une voiture, en route pour travailler, probablement, mais je n'ai croisé que rarement des gens en marchant le soir. Tout au plus un enfant, peut-être, qu’une voix venue d’une porte entrouverte somme d’entrer au plus vite. La plupart du temps, l’espace tout entier m’appartient, les rues, leur silence et la lumière blafarde des lampadaires qui donne à tout cela une atmosphère quelque peu surréaliste.
Cette nuit-là, l'impression que mes pensées s’égaraient pour aller envahir des coins obscurs et revenir me chuchoter des vies à l’oreille était encore plus flagrante qu'à l'habitude. Je marchais parmi les ombres de ce qui avait été ou de ce qui aurait pu être, je tendais la main devant moi, comme pour effleurer la neige, avec pour seul but de m’approcher de l’enfant qui y jouait autrefois avec ses frères et sœurs. Tout cela à portée de main, et pourtant si loin ! Ils s'évanouissaient tous entre mes doigts, et jamais je ne pourrai savoir ce qu'ils auraient pu devenir.
C’est alors que je la vis. Je marchais tranquillement, j’empruntais un détour de la route et soudainement, elle était là, belle, si belle, étendue sur la neige, que je la pris d’abord pour un autre de ces fantômes de mon esprit. Ses cheveux s’étaient répandus autour de son visage, comme une auréole sombre illuminant la pâleur de son visage, ses lèvres entrouvertes, gercées par le froid, semblaient m’appeler, me demander d’aller poser ma main sur sa joue. Je n’étais pas pressée, cependant j’étais nerveuse, l’instant s’était agrémenté d’un solennel qui n’était pas sans m’instiller un semblant de crainte. Et pourtant, j’avançais. Quelques pas. Un, deux. J’y étais, et des souvenirs que je croyais perdus, évanouis sans que j’en aie eu conscience, refirent surface.
J’avais toujours appartenu à ce village, à l’exception d’un bref intermède où j’avais plus ou moins roulé ma bosse de par le monde, selon mes moyens, et où je m’étais grisée de l’illusion de vivre. J’avais fini par revenir, lassée de jouer dans ce spectacle qui n’avait pas de sens, abandonnée par mes rêves de grandeur où je devenais une écrivaine de renom. Je m’étais recluse et j’avais accepté, au fil des années, que personne ne viendrait me sortir de cet exil volontaire. Devant moi, étendu dans la neige, se trouvait pourtant un fragment des jours anciens. Je l'avais connue à l'université, juste avant sa chute, au moment où tous lui prédisaient encore un brillant avenir couronné de succès en tout genre, telle une fée illuminant ce qu'elle touchait de vertu et d'intelligence.
Je crois que je m’approchai d’abord simplement par curiosité, pour voir ce qu’elle faisait dans la neige, pour toutes ces fois où je ne m’étais pas approchée, peut-être, dans les moments difficiles. Ou ce n’étaient que des excuses, et je savais déjà que je voulais la regarder longtemps, très longtemps, jusqu’au moment où je ne le pourrais peut-être plus. Elle avait l’air de fixer le ciel, absorbée compter des étoiles, pour ce que j’en sais, car elle ne tourna même pas son regard vers moi lorsque j’approchai, et dieu sait à quel point mes bottes faisaient crisper la neige à chacun de mes pas. Mais je crois qu’il ne faut pas mêler dieu à ces histoires. Je pense que mon intention de départ était de lui parler, de lui dire « Excusez-moi, est-ce que ça va », mais comment peut-on ramener quelqu’un d’aussi perdu ? j’ai eu peur. Je me suis plutôt assise à ses côtés dans la neige et, lorsque j’ai pris conscience de sa respiration faible, si ténue, je n’ai pu m’empêcher de lui caresser les cheveux.
Je ne saurais vous dire combien de temps cela a pu durer. Je sais cependant qu’après un moment, un long moment, ses cils se couvrirent de givre. Peu après, ses yeux bougèrent ; je crois qu’elle essayait alors de se réveiller, qu’un bref instant de lucidité l’encourageait à lutter contre ma présence rassurante. Je remarquai alors que ses doigts bleuissaient légèrement, soit, elle n’était pas du tout préparée à passer la nuit à compter des étoiles. Lorsque je vis ses tremblements et sa panique monter comme une marée submergeante, je continuai à lui caresser les cheveux doucement, et je posai une main ferme sur sa joue. Chhhhh, mon enfant, pensai-je, c’est presque fini. N’arrête pas de compter maintenant. Encore aujourd’hui, je suis persuadée qu’elle a compris que je ne voulais que son bien en l'accompagnant ainsi.
Et vint ce moment, ce moment si ténu… Elle ne pouvait que rester à mes côtés dans la neige à recevoir mes caresses et je ne pouvais que continuer à les lui donner tranquillement, pour qu’elle n’ait pas peur. On aurait dit une enfant devenu de plus en plus petite, recroquevillée à l’intérieur d’elle-même et accrochée à mon affection, à ma main qui la guidait vers le bout de la nuit comme à une dernière chance. Dans toute sa naïveté, peut-être, elle me suivit jusqu’au dernier moment. À l’aube, lorsque son souffle se fit irrégulier, je la quittai. De toute façon, elle dormait.
Je pense que j’aurais pu écrire pendant des heures, assise sur ma petite chaise, à tenter de rendre compte de ce moment dont je ne verrai jamais la fin moi-même. Mais le temps me manque et je ne trouve que ces mots pour me tenir compagnie, car personne d'autre ne me tient par la main pour m'accompagner vers la mort.