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Les rues йtaient dйsertes. Je demeure dans ce que l’on nommerait davantage un village qu’une petite ville, а environ une heure de la mйtropole la plus proche. Mon quartier, bien а l’йcart de la rue principale, donne l’impression d’un quartier de maisons ouvriиres : elles se prйsentent toutes en rang, bien espacйes, fabriquйes sur le mкme modиle et attendant sagement leurs occupants. Ces derniers se montrent parfois le jour, au volant d’une voiture, en route pour travailler, probablement, mais je n'ai croisй que rarement des gens en marchant le soir. Tout au plus un enfant, peut-кtre, qu’une voix venue d’une porte entrouverte somme d’entrer au plus vite. La plupart du temps, l’espace tout entier m’appartient, les rues, leur silence et la lumiиre blafarde des lampadaires qui donne а tout cela une atmosphиre quelque peu surrйaliste.
Cette nuit-lа, l'impression que mes pensйes s’йgaraient pour aller envahir des coins obscurs et revenir me chuchoter des vies а l’oreille йtait encore plus flagrante qu'а l'habitude. Je marchais parmi les ombres de ce qui avait йtй ou de ce qui aurait pu кtre, je tendais la main devant moi, comme pour effleurer la neige, avec pour seul but de m’approcher de l’enfant qui y jouait autrefois avec ses frиres et sњurs. Tout cela а portйe de main, et pourtant si loin ! Ils s'йvanouissaient tous entre mes doigts, et jamais je ne pourrai savoir ce qu'ils auraient pu devenir.
C’est alors que je la vis. Je marchais tranquillement, j’empruntais un dйtour de la route et soudainement, elle йtait lа, belle, si belle, йtendue sur la neige, que je la pris d’abord pour un autre de ces fantфmes de mon esprit. Ses cheveux s’йtaient rйpandus autour de son visage, comme une aurйole sombre illuminant la pвleur de son visage, ses lиvres entrouvertes, gercйes par le froid, semblaient m’appeler, me demander d’aller poser ma main sur sa joue. Je n’йtais pas pressйe, cependant j’йtais nerveuse, l’instant s’йtait agrйmentй d’un solennel qui n’йtait pas sans m’instiller un semblant de crainte. Et pourtant, j’avanзais. Quelques pas. Un, deux. J’y йtais, et des souvenirs que je croyais perdus, йvanouis sans que j’en aie eu conscience, refirent surface.
J’avais toujours appartenu а ce village, а l’exception d’un bref intermиde oщ j’avais plus ou moins roulй ma bosse de par le monde, selon mes moyens, et oщ je m’йtais grisйe de l’illusion de vivre. J’avais fini par revenir, lassйe de jouer dans ce spectacle qui n’avait pas de sens, abandonnйe par mes rкves de grandeur oщ je devenais une йcrivaine de renom. Je m’йtais recluse et j’avais acceptй, au fil des annйes, que personne ne viendrait me sortir de cet exil volontaire. Devant moi, йtendu dans la neige, se trouvait pourtant un fragment des jours anciens. Je l'avais connue а l'universitй, juste avant sa chute, au moment oщ tous lui prйdisaient encore un brillant avenir couronnй de succиs en tout genre, telle une fйe illuminant ce qu'elle touchait de vertu et d'intelligence.
Je crois que je m’approchai d’abord simplement par curiositй, pour voir ce qu’elle faisait dans la neige, pour toutes ces fois oщ je ne m’йtais pas approchйe, peut-кtre, dans les moments difficiles. Ou ce n’йtaient que des excuses, et je savais dйjа que je voulais la regarder longtemps, trиs longtemps, jusqu’au moment oщ je ne le pourrais peut-кtre plus. Elle avait l’air de fixer le ciel, absorbйe compter des йtoiles, pour ce que j’en sais, car elle ne tourna mкme pas son regard vers moi lorsque j’approchai, et dieu sait а quel point mes bottes faisaient crisper la neige а chacun de mes pas. Mais je crois qu’il ne faut pas mкler dieu а ces histoires. Je pense que mon intention de dйpart йtait de lui parler, de lui dire « Excusez-moi, est-ce que зa va », mais comment peut-on ramener quelqu’un d’aussi perdu ? j’ai eu peur. Je me suis plutфt assise а ses cфtйs dans la neige et, lorsque j’ai pris conscience de sa respiration faible, si tйnue, je n’ai pu m’empкcher de lui caresser les cheveux.
Je ne saurais vous dire combien de temps cela a pu durer. Je sais cependant qu’aprиs un moment, un long moment, ses cils se couvrirent de givre. Peu aprиs, ses yeux bougиrent ; je crois qu’elle essayait alors de se rйveiller, qu’un bref instant de luciditй l’encourageait а lutter contre ma prйsence rassurante. Je remarquai alors que ses doigts bleuissaient lйgиrement, soit, elle n’йtait pas du tout prйparйe а passer la nuit а compter des йtoiles. Lorsque je vis ses tremblements et sa panique monter comme une marйe submergeante, je continuai а lui caresser les cheveux doucement, et je posai une main ferme sur sa joue. Chhhhh, mon enfant, pensai-je, c’est presque fini. N’arrкte pas de compter maintenant. Encore aujourd’hui, je suis persuadйe qu’elle a compris que je ne voulais que son bien en l'accompagnant ainsi.
Et vint ce moment, ce moment si tйnu… Elle ne pouvait que rester а mes cфtйs dans la neige а recevoir mes caresses et je ne pouvais que continuer а les lui donner tranquillement, pour qu’elle n’ait pas peur. On aurait dit une enfant devenu de plus en plus petite, recroquevillйe а l’intйrieur d’elle-mкme et accrochйe а mon affection, а ma main qui la guidait vers le bout de la nuit comme а une derniиre chance. Dans toute sa naпvetй, peut-кtre, elle me suivit jusqu’au dernier moment. А l’aube, lorsque son souffle se fit irrйgulier, je la quittai. De toute faзon, elle dormait.
Je pense que j’aurais pu йcrire pendant des heures, assise sur ma petite chaise, а tenter de rendre compte de ce moment dont je ne verrai jamais la fin moi-mкme. Mais le temps me manque et je ne trouve que ces mots pour me tenir compagnie, car personne d'autre ne me tient par la main pour m'accompagner vers la mort.